Voici un passage magnifique (un peu long certe) de la dernière ½uvre de Richard Matheson que j'ai lu. Dans son contexte originelle c'est une merveille. Pour la recadrer voici, un petit résumé du livre, afin que vous puissiez l'apprécier à sa juste valeur :
Dès leur première rencontre Cris et Ann ont senti se nouer entre eux ce lien mystérieux qui unit les âmes s½urs. Et de ce fait lorsque Chris meurt dans un accident de voiture, il ne disparaît pas vraiment. Une seconde vie s'ouvre à lui dans un univers insoupçonné, appelé Sumerland, dont il ne cesse de communiquer l'existence à son épouse. Mais comment Ann pourrait-elle être sensible à ses messages d'espoirs, elle qui ne croit pas à une après vie ? Qui y croit si peu que même après s'être donné la mort, elle demeure séparée de son mari, dans un monde sombre et limbique.
En se donnant la mort, Ann avait alors renié tout infime espoir de croire à une après vie, si bien que pour la punir elle se verrai alors prisonnière de son propre esprit à vingt quatre ans d'exile dans le monde ténébreux qu'elle s'imaginait devoir subir.
Chris entreprendra alors un périple tortueux afin d'allé chercher sa femme, dans ce monde qui pour elle, ne faisait aucun doute d'être le sien...
Malgré les souvenirs impérissable des moments qu'elle à vécu à ses cotées, Ann se trouve incapable de reconnaître en Chris son défunt Mari lorsque celui-ci se présente devant elle afin de la délivrer de son triste sort.
Ce passage est celui de la résignation pour Chris, qui une fois sa femme retrouvée se heurte à un esprit et une âme perdu qui ne peut se résoudre à accepter la réalité :
« Tu te souviens ? Tu envoyais tout le temps des petits mots de remerciement. Quant on t'invitait à dîner, quand on t'offrait un cadeau où qu'on te rendait service... Je me moquais de toi parce que tout le monde y avait droit, ça ne ratait jamais. Cela dit, c'était charment de ta part, Ann. Je n'en ai jamais douté. »
Silence. Elle gisait inanimée. Je lui ai pris la main droite. Elle était froide et molle. Je l'ai serré avant de reprendre : « C'est à toi, maintenant, que je voudrais prodiguer des mots de remerciements. Je ne sais pas ce qu'il va advenir de nous. Je pris pour que nous soyons réunis quelque part un jour, mais pour le moment, je ne peux dire si ce sera possible.
» C'est pourquoi je veux te remercier de tout ce que tu as fait pour moi, de tout ce que tu as pu représenter à mes yeux. Une personne que tu ne connais pas m'a dit que les pensées étaient réelles et éternelles. Ainsi, même si tu ne comprends pas aujourd'hui, je sais qu'un jour viendra où mes paroles t'atteindront enfin. »
J'ai pressé sa main entre mes paumes afin de la réchauffer et lui ai déballé tout ce que je ressentais.
« Je te remercie, Ann, pour toute les choses que tu as faites dans ma vie, de la plus infime à la plus retentissante. Chacune d'entre elles a eu un sens, et je tiens a t'exprimer ma gratitude.
» Merci d'avoir veillé à ce que je soirs toujours propre, comme notre maison, comme toi-même. Merci d'avoir toujours été fraîche et parfumée, perpétuellement soignée.
» Merci de m'avoir nourri. D'avoir préparé tant de délicieux repas. D'avoir confectionné des gâteaux pour moi alors que tant de femmes ne prennent plus cette peine.
» Merci de t'être fait du souci pour moi quand je rencontrais des difficultés d'une espèce ou d'une autre. Pour m'avoir témoigné de la compassion quand j'étais déprimé.
» Merci pour ton sens de l'humour. Pour m'avoir fait rire quand j'en avais besoin. Pour m'avoir fait rire, aussi, quand je n'en avais pas besoin, quand je m'y attendais le moins, et de m'avoir fait goûter la saveur superflue de cet humour-là. Merci pour le regard ironique et légèrement désabusé que tu as porté sur notre couple et notre petit monde.
» Merci de m'avoir soigné quand j'étais malade. D'avoir fait en sorte que literie et pyjamas soient propres, d'avoir veillé à que je m'alimente correctement, à ce que j'aie toujours du jus de fruit ou de l'eau fraîche à portée de main. Et aussi de quoi lire. Merci d'avoir baissé le son de la télévision ou de la radio pour que je puisse dormir. Tout cela en plus de tes autres occupations.
» Merci d'avoir partagé mon amour de la musique, et de m'avoir fait partager le tien. Et d'avoir eu en commun avec moi l'amour de le beauté et de la nature.
» Merci de nous avoir donné une aussi belle vie
» Merci d'avoir meublé, décoré et chéri nos maisons successives, et de les avoir ouvertes aux gens que nous connaissions.
» Merci de t'être montrée affectionnée envers mes amis et aimante avec les membres de ma famille. Merci de nous avoir aidés à construire tant d'amitiés mutuelles.
» Merci pour la fierté que tu m'a toujours inspirée quand je me montrais à tes côtés, où que j'aille et quelles que soient les rencontres.
» Merci pour notre entente sur le plan physique. Merci de m'avoir fait partager un peu de ta féminité. D'avoir rendu aussi satisfaisant, aussi excitant le côté sensuel de notre mariage. D'avoir laissé intact mon ego de mâle. D'avoir goûté mon corps comme je goûtais le tien. Merci pour la tiédeur de ta peau, les nuits de froidure, et pour la chaleur de ton amour en toutes circonstances.
» Merci d'avoir eu foi en mon talent, d'avoir toujours cru qu'il serait un jour couronnée de succès. Je sais que ça n'a pas toujours été facile, avec les enfants, les factures à payer, les pressions qui s'exerçaient de toutes parts. Mais ta confiance n'a jamais failli et je t'en remercie.
» Merci pour le souvenir de tout ce que nous avons fait ensemble, toi et moi, et aussi avec les enfants. Merci pour avoir eu l'idée d'acheter un mobile home, pour nous avoir fait connaître les joies de la vie au grand air. Elles feront partie de leur vie comme elles ont fait partie de la nôtre, je le sais. Merci pour les superbes Parc nationaux que nous avons visités ensemble. Séquoia et Yosemite, Lassen et Shasta, Olympic et Bryce. Merci pour les vacances au Canada, et pour tous les Etats où nous avons campé en nous promenant d'une côte à l'autre.
» Merci de nous avoir fait découvrir, et d'avoir découvert en même temps que nous, les charmes de Hawaii et des Mers du sud, ceux de l'Europe et des Etats-Unis.
» Tu te souviens de nos Noël, Ann ? On montait tous dans le mobile home et on allait choisir un sapin ou un épicéa à la plantation de Reseda. On se promenait dans les allées bordées de conifères et on votait on faisait semblant de se disputer jusqu'à ce qu'on en ait trouvé un qui plaise à tout le monde. On le rapportait à la maison, on le décorait de guirlandes simple ou lumineuses, puis on s'installait ensemble pour le contempler sans rien dire, en écoutant les disques de Noël. Tous les ans on prétendait qu'on n'en avait jamais eu d'aussi beau, et tous les ans on était parfaitement sincères. Je me rappelle chacun de ces instants divins, et pour eux tous, je te remercie.
» Je te remercie pour le souvenir de notre intimité. Quand on partait en week-end, ou en balade pour la journée si on avait repéré quelque chose d'intéressant. Quand on allait ensemble faire des achats. Ou se promener à pied, tout simplement. Quand on s'asseyait sur le banc du jardin pour contempler le coucher de soleil sur les collines. Je passais mon bras autour de tes épaules, tu te laissais aller contre moi et on regardait le jour décliner. Rien ne me procurait davantage de satisfaction, Ann.
» Tu te souviens des moutons qu'on voyait paître au loin ? Leurs perpétuels bêlements ainsi que le tintement délicat de leur cloche nous faisaient sourire. Tu te souviens des troupeaux de vaches qu'on apercevait aussi, parfois ? Ce sont de douces réminiscences, Ann. Et pour elles, je te remercie.
» Je te remercie pour toutes les fois où je t'ai vue soigner tes oiseaux, les guérir parfois, mais toujours les traiter avec une infime tendresse. Ils t'attendent, Ann. Et ils t'aiment.
» Merci de m'avoir montré ton courage et ta ténacité quand tu t'es remise de ta dépression. Tu as passé – nous avons passé – des moments très durs. Toutes les nuits sans sommeil, tes pleurs, tes doutes, la douloureuse résurgence du passé... Les années d'efforts, de lutte, d'espoir.
» Merci de ne jamais avoir courbé l'échine pendant ces années-là. De ne jamais avoir baissé les bras devant les cicatrices de ton enfance, qui, finalement, n'ont pas entravé ton évolution personnelle, ne t'ont pas empêché de te fortifier. Et même si je ne te l'ai jamais demandé, merci d'avoir fait ton possible pour ne pas trop m'exposer à ce que tu as subi à l'époque.
» Merci d'avoir accordé une telle valeur à notre couple, notre petite famille, sans cesser de te développer en tant que personne. Merci pour ton désir de progresser et ton succès en la matière.
» Tu te souviens du temps où tu as repris tes études ? D'abord en suivant quelques cours par-ci, par-là, puis en prenant la chose de plus en plus au sérieux pour devenir professeur auxiliaire dans ton domaine d'élection, les Beaux-Arts, et finalement passer ta Licence. Ensuite, tu as travaillé dur afin de devenir conseillère d'Orientation pour adulte. J'étais très fier de toi, tu sais. Je regrette que tu n'aies pas pu continuer. Tu aurais fait merveille dans cette profession, douée comme tu l'es pour l'amour et la compassion.
» Merci pour nos enfants. Merci de leur avoir prêté l'impeccable réceptacle de ton corps. Sais-tu que je garde en mémoire le moment exact de leur naissance ? Louise le 22 janvier 1951 à trois heures sept de l'après midi, Richard le 14 octobre 1953 à sept heures deux du matin, Marie le 5 juillet 1956 à neuf heures quatre du soir et Ian le 25 février 1959 à huit heures sept du matin. Merci pour la joie que j'ai ressenti en les voyant pour la première fois – et toutes les joies qu'ils m'ont causées dans la vie- Merci de m'avoir appris à me montrer prévenant envers eux et à respecter leur personnalité propre. Merci d'avoir été un tel exemple pour nos filles et nos fils, et de leur avoir montré ce que pouvait être une épouse, une mère.
» Merci de m'avoir laissé être moi-même. De m'avoir pris comme j'étais, et non comme tu m'imaginais, comme tu voulais que je sois. Merci d'être restée constamment ouverte à mes humeurs. De m'avoir aidé à conserver sur terre certaine légèreté, à être tantôt passif, tantôt dominant,e t non exclusivement l'un ou l'autre. Merci d'avoir été femme et, ce faisan,t, d'avoir accepté ce que j'avais à offrir en tant qu'homme. Merci de m'avoir toujours rappelé mon identité masculine.
» Merci d'avoir fait preuve d'indulgence face à mes insuffisances. De n'avoir ni exalté ni réprimé ma personnalité. De m'avoir rappelé, quand il le fallait, que j'étais un être humain doté de responsabilité. Merci de m'avoir en permanence remodelé sans jamais le faire exprès. De m'avoir amené à mieux me comprendre, et permis d'accomplir mille choses que, sans toi, je n'aurais jamais menées à bien.
» Merci de m'avoir encouragé à aborder nos problèmes, surtout au bout d'un certain nombre d'années. Nous avons su en parler – de mieux en mieux, même – et notre couple ne s'en est que mieux porté. Merci de m'avoir aidé à associer idées et émotions afin de communiquer totalement avec toi. De ne m'avoir pas seulement aimé mais aussi estimé, de n'avoir pas seulement été mon épouse, mais aussi mon amie.
» Merci de m'avoir montré la bonne voie par l'exemple et non par la parole quand il s'agissait d'autrui. De m'avoir notamment enseigné que le sacrifice peut être positif, que ce peut être une preuve d'amour. Merci de m'avoir fourni l'occasion d'évoluer.
» Merci pour ta fiabilité, merci d'avoir toujours été là quand j'avais besoin de toi. Merci pour ton honnêteté, tes valeurs, ta moralité et ta compassion. Je te remercie même pour les moments difficiles qui nous ont opposés, parce que dans ces cas-là aussi j'ai appris à changer.
» Je te présente mes excuses pour toute les fois où je n'ai pas été là pour toi, où je ne me suis pas montré aussi compréhensif que tu el méritais. Pardon de ne pas avoir toujours été patient, gentil. Pardon pour mes moments d'égoïsme, quand je n'ai pas su voir ce dont tu avais besoin. Je t'ai toujours aimée, Ann, mais souvent, je n'ai pas été à la hauteur. Je te demande pardon, et je te remercie de m'avoir donné l'impression que j'étais fort, sensé, compétent, alors qu'en réalité je ne l'étais guère. Je te remercie d'avoir, par ta précieuse présence honoré mes jours et adouci mon existence.
» Ann, mon amours, je te remercie pour tout. »
Elle me regardait. Son visage exprimait une telle souffrance que j'ai regretté mes paroles.
Mais cela n'a pas duré.
Quelque chose brillait dans son regard.
Une lueur mal définie qui se battait pour survivre, comme la flamme de la bougie malmenée par le vent.
Ténue, mais incontestable.
Si tu savais, Robert, quels efforts elle a faits ! J'en ai suivi tous les détails sur son visage. Quelque chose, dans ma tirade, avait allumé cette petite flamme dans son esprit, et elle s'efforçait de l'entretenir. Sans savoir ce qui l'avait crée. Sans même en avoir bien conscience, sinon par intuition pure. Pourtant, elle avait conscience de quelque chose. Quelque chose de différent. Loin de la désolation qui étais désormais son lot.
Que faire ?
Parler, alimenter cette flamme ? Ou bien au contraire me taire, pour lui laisser le temps de se raffermir ? Je ne savais pas. Nous étions parvenus à un tournant capital et tout à coup, j'étais incapable de me concentrer.
Alors je n'ai rien fait. J'ai dévisagé Ann. On aurait dit une enfant s'efforçant de saisir un mystère trop vaste, trop abstrait pour elle.
Essais, songeais-je.
C'était le seul mot qui surnageait à la surface de mon, esprit. Essaie. Je crois que j'ai hoché la tête en signe d'encouragement. Essaie. Je crois que j'ai souri. Essaie. J'ai serré bien fort sa main. Essaie. Nous nous sommes mis à trembler tous les deux. Essaie, Ann. Essaie. C'était le point culminant de toute notre histoire, depuis l'instant de notre rencontre. Essaie, Ann, essaie ! Je t'en prie.
La flamme s'est éteinte.
Je l'ai vue mourir. Elle n'était animée que d'un souffle de vie, et d'un coup, il n'y a plus eu que du vide. Plus de lueur dans son regard, dans son esprit. Ses traits se sont affaissés, son expression s'est effacée ; de l'espérance anxieuse, elle est passée au néant le plus terne. Depuis ma mort, je n'en avais rien vu d'aussi épouvantable.
« Ann ! »
Aucune réaction.
Tout était perdu.
Je l'ai contemplée en silence. Le temps a passé.
Et j'ai eu une ultime révélation.
Je ne pouvais pas la laisser toute seule ici.
Curieusement, la décision la plus dramatique de toute mon existence s'est accompagnée d'un grand sentiment de paix.
J'ai laissé la force magnétique refermer son étreinte sur moi.
Car il n'était plus temps de lui résister. Un grand froid m'a envahi et ma chair s'est caillée comme du lait tourné. Mon corps tout entier se condensait. Impression de ne plus être qu'un vaste caillot. L'horreur à l'état pur.
J'ai failli me raviser en catastrophe car une terreur aveugle s'emparait de moi.
Mais j'y ai vite mis le holà.
C'était la seule chose que je puisse faire pour Ann.
Bientôt, de toute façon, je n'en aurais plus connaissance ; je n'aurais même plus droit à la consolation de la beauté du geste. Mais pour l'instant, je savais très bien ce que je faisais : la dernière chose qu'il me restait à faire.
Renoncer au paradis pour rester avec Ann.
Lui prouver mon amour en choisissant de demeurer à ses cotées pendant vingt-quatre ans.
En priant pour que ma présence – quelque forme qu'elle revête quand j'aurais tout oublié – adoucirait un tant soit peu son calvaire.
Quoi qu'il en soit, je restais.
Tout à coup j'ai repris conscience de ce qui m'entourait.
Ginger me léchait la main !
Tandis que je la regardais faire, incrédule, a retenti le plus beau son que mes oreilles puissent percevoir.
Ann prononçait mon prénom.
Emerveillé, je me suis retournée. Ses yeux étaient pleins de larmes. « C'est bien toi ?
- Oui, Ann. C'est bien moi. » Ma vue se brouillait.
« Tu as fait ça... pour moi ?
- Oui Ann. Oui, j'ai fait ça pour toi. » Déjà je voyais s'estomper chez elle la prise de conscience. Combien de temps avant qu'elle ne s'éteigne tout à fait ? Avant que la dévastation ne triomphe ?
Mais cela n'avait pas d'importance.
L'espace de ces quelques secondes, nous avions été réunis.
Je l'ai prise dans mes bras, et j'ai senti les siens se nouer autour de moi. Chacun de nous deux a pleuré sur l'épaule de l'autre.
Brusquement, elle s'est écartée, alarmée. « Maintenant, tu ne peux plus t'en aller !
- ça n'a pas d'importance. » Je riais et pleurais en même temps. « Aucune importance, Ann. Sans toi, le paradis ne serait pas le paradis. »
Alors, juste avant que les ténèbres n'envahissent ma conscience, j'ai adressé une dernière fois la parole à ma chère, ma précieuse épouse, Ann, qui était toute ma vie. C'étaient mes tous derniers mots et ils ont été pour elle. Je lui ai soufflé :
« Que cet enfer soit notre paradis. »
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